Le Saussinet

n°42

Décembre 2014

10260 - Rumilly-lés-Vaudes


Les gargouilles de l’église Saint-Martin : 1°partie

Les gargouilles sont, en général, l’apanage des églises urbaines. Peu d’églises, hors Troyes, peuvent s’enorgueillir de tels éléments architecturaux qui surprennent mais qui, toutefois, sont d’un attrait incontestable en même temps que d’une réelle utilité. Dans la campagne auboise, exception faite de quelques chefs-lieux de canton, on n’en trouve guère qu’en les églises de Coussegrey, Dienville et Rumilly.

 

Quel attrait la gargouille exerce-t-elle sur celui qui lève les yeux vers elle ? En quoi une telle protubérance architecturale est-elle utile ? Cet élément de pierre saillit horizontalement hors les murs de l’édifice ; il attire immanquablement le regard. C’est probablement pour cette raison que le tailleur de pierre l’a soigné de façon toute particulière.

Du point de vue pratique, c’est en fait une sorte de dégorgeoir, un conduit qui recueille les eaux de pluie. Celles-ci s’écoulent de la toiture, sont conduites par les chêneaux jusqu’à la gargouille qui les projette à distance raisonnable des murs de l’édifice, les sauvegardant ainsi d’une humidité qui leur serait néfaste.

Les gargouilles sont le plus souvent des oeuvres d’art mais, contrairement aux statues et à la plupart des éléments décoratifs qui ornent l’extérieur et l’intérieur des églises, elles ont cette particularité d’être toutes grotesques. Ce sont des monstres hybrides et grimaçants dont on peut penser qu’ils rejettent à pleine gueule, hors de l’église, tout ce qui est impur comme le mal, les vices... tout ce qui risque de souiller le temple de Dieu.

On a parfois dénommé gargouilles les monstres figurés sous la forme de dragons ailés qui tenaient la vedette en les processions des Rogations, telle la Gargouille de Rouen, le Baya de Langres, le Graouilli de Metz, la Chair Salée de Troyes et bien d’autres symboles du paganisme : dragons combattus et vaincus par des saints chrétiens qui, dans l’iconographie les tiennent enchaînés et les foulent aux pieds. Les gargouilles de nos églises semblent plus libres, tout là-haut, hors des toits, mais elles sont très probablement en étroite relation avec cette symbolique de nos traditions.

De nombreuses gargouilles.

Monstres ailés crachant à gueule plus que béante, hors de l’édifice, l’eau et la lie des toits et des gouttières, les rejetant hors des murs, l’église Saint-Martin de Rumilly les a intégrés dans son architecture.

Associés aux pinacles des contreforts qu’ils prolongent, ils ne peuvent être dissociés de l’ensemble du monument.

L’église de Rumilly compte au total trente et une gargouilles dont sept en façade, neuf au nord, quatre au chevet et onze du côté sud.

Curieusement, celles qui ornent la façade ou qui surplombent le mur nord de l’édifice ainsi que celles qui couronnent l’abside sont des gargouilles soignées, fouillées, toutes différentes dans la façon dont elles ont été traitées, de vraies gargouilles en fait, comme nous les imaginons. Alors que celles qui desservent la face sud de l’église sont d’une nudité qui tranche avec l’ornementation presque maniérée des premières ; elles sont simplifiées à l’extrême, ce sont de simples conduits de pierre, rectilignes ou en arc de cercle selon la position qu’ils occupent, sans caractère, parfois terminés par une simple tête mais sans autre ornement.

Comment expliquer cette opposition entre gargouilles profondément travaillées, finement sculptées et ces canaux de pierre sans âme qui ne semblent avoir qu’un rôle mécanique, faits pour servir et non pour être vus ?

La légende prétend que le curé Colet, celui qui fit construire l’église de Rumilly, se trouva à cours d’argent à la fin de son entreprise. Ce serait pour cette raison qu’il aurait accepté que certaines gargouilles ne fussent point sculptées. On a dit aussi que l’église étant ordinairement et presque uniquement abordée du côté nord, il avait jugé normal de privilégier cette façade plutôt que l’autre.

Toutes différentes.

Six de ces gargouilles simplifiées se terminent par une tête rustique et, si l’on en excepte neuf qui ont été détruites lors de l’incendie du 22 germinal an VI, il en subsiste dix qui sont intactes et qui, ajoutées aux beaux restes de celles qui n’ont été que partiellement mutilées, nous permettent d’en donner un intéressant tableau.

A tout seigneur tout honneur. Quatre d’entre elles portent les armes de Jean Colet : un écusson garni d’un chevron étoilé accompagné de trois fleurettes qui se veulent être des oeillets.

Sur la poitrine de l’une, entre les pattes de l’autre, orgueilleusement installées et réparties autour de l’édifice, pour que nul n’ignore que l’église Saint-Martin est et restera l’oeuvre d’un prêtre, natif et curé de Rumilly-lés-Vaudes, chanoine et official de Troyes.

Trois gargouilles seulement, dans cet ensemble, ont figure humaine. Deux d’entre elles, de taille fort inférieure à toutes les autres, saillent de la voussure du portail à la hauteur de la tête des statues élevées sur les colonnes torses. Elles ont reçu la charge d’assainir l’entrée principale de l’église tournée vers l’ouest et donc fortement exposée aux vents et à la pluie. Ce sont deux petits bonshommes dont l’un semble cracher ou crier alors que l’autre hoquette et décharge violemment son estomac.

Toutes les autres gargouilles ont grande et imposante stature. Celle qui se trouve à la droite du portail, à hauteur de la première balustrade évoque le triboulet, ce fou du roi dont le bonnet est garni de trois grelots. Morel-Payen a écrit qu’elle était de restauration moderne mais ne dit rien de celle qu’elle remplace.

Les autres gargouilles travaillées présentent de monstrueux mélanges de corps ailés (sept), de gueules béantes parfois garnies de crocs (deux), de membres terminée par d’énormes griffes (neuf) ou de sabots (une), Ce sont des monstres barbus (huit), affublés de crinière (cinq) d’oreilles pointues ou démesurées (sept). Cinq d’entre elles sont nettement sexuées.

(Suite au numéro 43...)

 


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